La ville ne se limite pas à Zurich
Le premier quart de ce XXIe siècle appartient au passé, et Zurich figure parmi les villes les plus agréables à vivre au monde. La ville compte…
La Suisse fait face à de grands défis d’aménagement territorial : croissance démographique, besoins en mobilité, infrastructure énergétique, protection du paysage et des terres cultivées se disputent un espace restreint. Comment coordonner ces besoins, et quel rôle la Confédération joue-t-elle dans un système de planification régi par le fédéralisme ? Un entretien avec Roman Mayer, directeur de l’Office fédéral du développement territorial ARE.
Un bâtiment en bois de quatre étages à Ittigen, près de Berne, abrite l’Office fédéral du développement territorial (ARE). Réalisé selon le standard Minergie-P-Eco, ce bâtiment achevé en 2013 compte près de cent postes de travail. Il s’articule autour d’un escalier reliant les différents étages et crée des effets lumineux grâce à plusieurs percements de la dalle. Roman Mayer, directeur de l’ARE, nous conduit à son bureau situé au quatrième étage.
KOMPLEX Roman Mayer, vous avez pris vos fonctions de directeur de l’Office fédéral du développement territorial ARE le 1er octobre 2025. De manière générale, quel regard portez-vous sur le développement territorial ?
Roman Mayer Pour moi, l’enjeu est d’utiliser l’espace en alliant fonctionnalité et durabilité. Ces deux aspects doivent être étroitement liés. Nous devons développer le territoire pour répondre à nos besoins et à ceux des générations futures.
K Quel impact l’aménagement du territoire peut-il réellement avoir dans un système fédéral comme la Suisse ?
RM Il peut être considérable. L’aménagement du territoire est un exemple typique de mission transversale. Presque toute activité publique comme privée se rapporte à l’espace. Ainsi, il est possible d’agir sur la politique économique par le biais de l’aménagement du territoire : lorsque les commerces d’une ville peinent à attirer une clientèle suffisante, des mesures d’aménagement territorial contribuent à redynamiser les centres urbains. Les politiques de santé ont besoin de sites adaptés pour les hôpitaux, tandis que le tourisme s’appuie sur l’aménagement du territoire, notamment pour évaluer les lieux susceptibles d’accueillir un domaine skiable. Pratiquement aucune mission de l’État ne peut se passer de l’aménagement du territoire.
K Selon vous, quels sont les enjeux à moyen et long terme pour le développement de nos villes et nos communes ?
RM La construction de logements occupe une place prépondérante. Parmi d’autres facteurs, l’immigration accroit les besoins en logements ; si la population augmente, il faudra plus d’énergie, surtout renouvelable. Nous devons aussi maîtriser une mobilité en pleine croissance, et donc les transports. Voilà les trois grands axes : logements, énergie et transports.
K Comment concilier ces défis avec le territoire limité de la Suisse ?
RM Les électeurs se sont prononcés en 2012 : priorité à la densification urbaine avec un développement du milieu bâti, notamment dans les zones centrales et bien desservies. Le potentiel est énorme. Jadis, on classait de nouveaux terrains en zone à bâtir, conduisant au mitage que nous connaissons. Aujourd’hui, on cherche à concentrer le développement sur des lieux appropriés et cela se pratique déjà : cantons et communes s’emploient à exploiter l’espace et le potentiel encore disponibles.
K La nature et la biodiversité ont-elles encore une place dans ces zones densifiées ?
RM Il existe de nombreuses idées reçues sur la densification. Elle ne signifie pas bétonisation. Un développement réussi repose sur des exigences de qualité. On peut créer des espaces favorisant la biodiversité. Jadis, chacun construisait sur sa parcelle. Aujourd’hui, l’approche est plus globale, on pense en quartiers : comment optimiser un quartier pour améliorer la qualité de vie tout en répondant à l’objectif de densification. La densification et la biodiversité ne sont pas antinomiques, au contraire : de formidables projets de développement du milieu bâti favorisent la biodiversité.
K Pouvez-vous nous donner un exemple ?
RM La commune zurichoise de Schlieren est un très bon exemple. Dès les années 1990, elle a su anticiper les problèmes à venir. L’activité industrielle avait disparu, tandis que des personnes ne pouvant plus se permettre de se loger à Zurich venaient s’y installer. À l’époque, la commune a eu le courage de penser le développement urbain sur le long terme plutôt que de simplement réagir dans l’urgence. Elle a analysé la situation et établi un plan de développement urbain qu’elle a ensuite mis en œuvre avec la population. Cela demande une volonté politique, de la persévérance et de la patience, mais la commune est ainsi parvenue à créer des logements pour des milliers de personnes, sans même étendre sa zone constructible. Elle a su utiliser les surfaces existantes à bon escient ; elle a procédé à des démolitions-reconstructions et amélioré la qualité de vie grâce à de nombreux espaces verts.
K L’aménagement du territoire relève en dernier ressort des cantons et des communes. De quels moyens la Confédération dispose-t-elle pour exercer une influence à ce niveau ?
RM La Confédération définit les grandes lignes de l’aménagement du territoire applicables à toute la Suisse, notamment en limitant le classement de nouveaux terrains en zone à bâtir. Il appartient toutefois aux cantons de déterminer comment ils entendent mettre en œuvre ces principes, tandis que la Confédération assume un rôle de surveillance. Lorsque les cantons définissent le développement de leur territoire et formulent des stratégies dans leurs plans directeurs, ils doivent nous les soumettre pour approbation. Nous vérifions alors que le droit fédéral est respecté et que les plans cantonaux et fédéraux sont coordonnés. Nous disposons ainsi d’un certain levier d’action.
K Cela fonctionne-t-il bien ou voyez-vous un potentiel de réformes ?
RM Cela fonctionne bien. Dans notre système fédéraliste, le principe de subsidiarité s’applique : les décisions doivent être prises au niveau concerné par leurs conséquences et qui en assume les coûts. Dans un contexte classique d’aménagement du territoire, il s’agit de la commune. Mais la collaboration est indispensable. Les cantons veillent à la coordination de l’aménagement du territoire entre leurs communes et collaborent entre eux, notamment dans le cadre de conférences intercantonales. La Confédération, quant à elle, assure la coordination à l’échelle nationale. Il en résulte une organisation qui, à mon sens, a largement fait ses preuves, même si elle peut, comme toute structure, être ajustée.
K Par exemple ?
RM La nouvelle stratégie énergétique de la Confédération met l’accent sur les énergies renouvelables. Or, on a constaté que les cantons étaient confrontés à des difficultés de mise en œuvre. La Confédération a donc institué une base légale permettant aux cantons de raccourcir la procédure d’autorisation, le projet de loi visant à accélérer les procédures. Nous avons ainsi cherché à trouver un équilibre permettant aux cantons de conserver une grande partie de la responsabilité et de la mise en œuvre. Ce système de répartition des compétences entre la Confédération, les cantons et les communes, mis en place dans les années 1970 et 1980, a fait ses preuves.
K L’un des grands défis actuels dans l’utilisation du territoire tient au fait que des recours retardent voire bloquent totalement de nombreux projets d’infrastructure et de construction pourtant nécessaires. Quels moyens permettraient selon vous de faire face à cette évolution ?
RM En règle générale, les procédures d’autorisation de construire dans les communes et les cantons sont efficaces. J’ai pu échanger récemment avec les responsables cantonaux de l’aménagement du territoire : la majorité des demandes de permis de construire est traitée de manière satisfaisante et rapide. Mais il existe des projets qui se heurtent à des difficultés, des réclamations ou des recours. C’est quelque chose que nous observons pour les grandes installations énergétiques, mais aussi pour les logements, là où l’objectif est la densification urbaine : dans les grandes villes ou leurs agglomérations. Les procédures d’autorisation de construire relèvent toutefois de la compétence des cantons, et non de la Confédération.
K Voyez-vous néanmoins des pistes ?
RM Les cantons et les communes ont déjà essayé d’optimiser ces procédures, difficile de faire plus. Les difficultés tiennent souvent à la complexité grandissante des procédures d’autorisation. Construire aujourd’hui, c’est répondre à bien plus d’exigences qu’avant. Les autorités chargées de délivrer les permis manquent parfois de ressources, que ce soit en personnel ou en compétences. Face à cette complexité croissante, la professionnalisation doit s’intensifier, en particulier chez les acteurs impliqués dans les procédures d’autorisation : planificateurs, architectes et autorités. Les retours que nous avons pointent des dossiers parfois mal préparés, devant être renvoyés pour correction. Il ne s’agit pas juste de la procédure en elle-même, les causes sont multiples.
K Cela a été reconnu par les politiques, qui appellent la Confédération à agir.
RM Nous travaillons en ce moment à la réponse à un postulat du Parlement, nous y décrivons les problèmes et ce que la Confédération peut faire pour les résoudre. On parle toujours des procédures, mais il faut admettre que cela est aussi lié à un territoire toujours plus restreint. Les personnes concernées par un projet sont donc plus nombreuses et cela explique en partie l’augmentation des réclamations. Construire en rase campagne est bien plus simple qu’en plein cœur de Zurich, où de nombreuses restrictions existent, comme la protection des monuments ou des règlements de construction. Il n’y a pas de solution miracle, mais nous avons identifié le problème et nous y travaillons. Notre objectif est de donner notre réponse au postulat d’ici à la fin de l’année.
K Il y a un an, l’ARE a publié une proposition de révision du Projet territorial Suisse et lancé une consultation publique. Quelle est la fonction et la portée de ce document ?
RM Il s’agit d’un projet tripartite porté par la Confédération, les cantons et les communes. Le Projet de territoire est une vision commune des trois niveaux étatiques pour la Suisse en 2050. À quoi pourrait ressembler notre pays dans 24 ans ? Telle était la question. Il faut garder à l’esprit qu’il s’agit d’un projet et non d’un plan concret. Pour le mettre en pratique, d’autres instruments seront nécessaires. Nous avons pris en compte les retours issus de la consultation. Le Projet territorial actualisé a été récemment adopté et publié. Vous le trouverez sur le site web projet-de-territoire-suisse.ch.
K URBANISTICA, le groupement pour un urbanisme réfléchi, s’engage en faveur d’un aménagement du territoire durable. Dans le cadre de cette consultation, il a développé une Stratégie territoriale Suisse 2070. Qu’en pensez-vous ?
RM URBANISTICA a adopté une approche ancrée dans la pratique pour élaborer une sorte de projet alternatif à plus long terme. Je dois dire que j’ai trouvé l’engagement et l’implication du groupement remarquables. Nous avons lu leur document et il nous a inspirés. Les spécialistes d’URBANISTICA auraient préféré voir des approches beaucoup plus concrètes dans notre projet. Cela n’a jamais été notre objectif et il y a sans doute eu un malentendu. Un projet porté par trois niveaux étatiques implique nécessairement une certaine abstraction, ne serait-ce que pour rallier le plus grand nombre. L’intention du Projet de territoire n’était pas de donner des prescriptions de politique territoriale, mais de développer une vision sur l’aménagement. Nous voulons rester en contact avec URBANISTICA et maintenir ce lien. J’espère que les échanges seront fructueux, pour nous comme pour le groupement.
K Avant de devenir directeur à l’ARE, vous étiez directeur adjoint de l’Office fédéral de l’énergie OFEN. Pourquoi ce changement ?
RM J’ai toujours été, d’une manière ou d’une autre, en lien avec l’aménagement du territoire, d’abord dans trois cantons, à l’interface entre aménagement, environnement et construction. Ce sont mes compétences dans ce domaine qui m’ont mené à l’OFEN, où j’étais en charge de ces thématiques. Ma passion pour le sujet ne s’est jamais démentie. Avec la nouvelle stratégie énergétique, l’aménagement du territoire a encore gagné en importance et je me suis alors plongé progressivement dans cette thématique. La perspective de m’y engager davantage et d’exercer une influence concrète dans une fonction dirigeante m’a particulièrement motivé.
K En tant que directeur de l’ARE, quels objectifs personnels souhaitez-vous atteindre dans les années à venir ?
RM Je suis très attaché à mon parcours dans le domaine de l’approvisionnement énergétique. C’est un levier considérable. La Suisse va avoir besoin très vite de beaucoup plus d’électricité, qui devra en outre être produite de manière durable. Si nous parvenons à assurer une énergie propre et un approvisionnement durable, nous aurons fait d’une pierre deux coups. L’effet de levier est énorme. C’est là que je souhaite faire bouger les choses.
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