La ville ne se limite pas à Zurich

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Le premier quart de ce XXIe siècle appartient au passé, et Zurich figure parmi les villes les plus agréables à vivre au monde. La ville compte 450 000 habitants, soit environ 100 000 de plus qu’à son point le plus bas à la fin des années 1980. Son tissu urbain déborde depuis longtemps déjà de ses frontières administratives. Pourtant, ces dernières années, la conscience que Zurich ne se limite pas à ses contours officiels s’est estompée. Un concours pourrait-il contribuer à faire tomber ces frontières dans les esprits ?

Texte: Werner Huber
19e édition / 2026

Zurich, début des années 1990 : le secteur de la construction traverse une mauvaise passe. Beaucoup de jeunes architectes tentent leur chance à Barcelone ou dans un Berlin tout juste réunifié. En parallèle, l’office des bâtiments (le futur département des constructions) est profondément réorganisé sous l’impulsion d’Ursula Koch. Élue en 1986, la conseillère municipale et ses collaborateurs souhaitent une ville plus agréable à vivre. En 1988, elle fait un discours programmatique devant la SIA, dont le lobby de la construction ne retient qu’une chose : « La ville est bâtie ». Ursula Koch est accusée de faire barrage à la construction, alors même que des passages de son discours  sont sciemment passés sous silence : « [La ville] ne doit pas être reconstruite, mais transformée. Transformée en une Zurich plus agréable à vivre, dotée de grandes qualités urbaines. » La population soutient ce cap et approuve en 1992 le nouveau règlement sur les constructions et le zonage (BZO). Mais d’innombrables recours le bloquent, si bien que le canton finit par le contourner avec le « BZO Hofmann ». Ce n’est qu’en 1999, un an après le départ d’Ursula Koch, que la ville a enfin un nouveau BZO.

En 2000, les jalons pour le développement de Zurich étaient posés, et la conjoncture économique repartait. On ne se contentait plus de planifier, on construisait. Dès 1994, un schéma de développement posait les bases de la transformation de la zone industrielle d’Oerlikon en centre de ZurichNord, tandis qu’à Zurich-Ouest, le Technopark laissait entrevoir la nouvelle ère qui s’annonçait. La reconversion de la halle Schiffbau pour le Schauspielhaus a inscrit le quartier sur la carte culturelle de la ville. L’abandon définitif du projet de plateforme ferroviaire HB Südwest/Eurogate, malgré des décennies de travail, ouvrit la voie à l’aménagement de l’actuelle Europaallee.

Les deux incorporations de communes de 1893 et 1934 ont offert autour du noyau urbain de l’époque sufsamment d’espace pour l’extension de la ville. Le périmètre défini par le concours « Gross-Zürich » en 1915 était encore plus généreux et anticipait le développement dans la vallée de la Limmat. Il était plus restreint sur les deux rives du lac et dans la vallée de la Glatt. Le territoire urbanisé sert ici de référence ; les bâtiments représentés correspondent aux constructions actuelles. En noir : territoire urbanisé en 1915 ; en brun foncé : extension du territoire urbanisé de 1915 à 1940 ; contour brun moyen : frontière communale de Zurich en 1893 ; contour vert : frontière communale de Zurich depuis 1934 ; surface gris clair : périmètre du concours « Gross-Zürich » de 1915.

Zurich allait-elle entrer dans la cour des grands ?

Cette phase culmina vers 2010, symbolisée par la Prime Tower achevée en 2011. Les communes de l’agglomération dans les vallées de la Limmat et de la Glatt prirent elles aussi en main leur aménagement urbain. Le tram Glattalbahn, mis en service par étapes de 2006 à 2010, ainsi que les tronçons du Limmattalbahn achevés en 2019 et 2022 rendirent visible, à travers leurs tracés, la continuité de l’espace urbain au-delà des limites communales.

Ces limites furent également bousculées en 2010 par le collectif d’architectes zurichois « Krokodil », baptisé ainsi en référence au bistrot  dans lequel ils avaient l’habitude de se retrouver. Sans mandat et en ignorant les limites communales, le collectif élabora le concept d’une grande  métropole dans la vallée de la Glatt, en mesure d’accueillir 420 000 habitants et 320 000 emplois. L’idée suscita beaucoup d’intérêt, mais celui-ci fut de courte durée. Dans les milieux politiques, on parla d’un « coup de libération » et d’une « impulsion initiale ». Pourtant, au lieu de prolonger la réf lexion proposée par ce projet, l’attention se concentra sur les problèmes.

Cette période sembla néanmoins marquer une prise de cons- cience. Zurich ne s’arrêtait pas à ses limites officielles, mais formait avec les communes environnantes un espace urbain cohérent. Depuis pourtant, le mur imaginaire qui entoure les douze arrondissements zurichois semble s’être à nouveau élevé et épaissi. Qu’a-t-il bien pu se passer ? 

L’arrivée de 100 000 nouveaux habitants modifia la structure de la population urbaine. Et avec le déclin de l’industrie manufacturière ont disparu les ouvriers et leurs familles des quartiers industriels. À leur place apparut une population du secteur tertiaire, plus qualifiée et mieux rémunérée : la gentrification était en marche. Le RER rendit par ailleurs caduque la notion de proximité entre domicile et lieu de travail. Habiter en ville devient un choix. Ceux qui rêvent d’une maison individuelle ou qui ne trouvent pas de logement abordable en ville s’installent dans l’agglomération.

Comme dans d’autres métropoles, un nouveau mode de vie urbain se développe à Zurich. On s’y déplace à vélo ou en transports publics (surtout pas en voiture), on vit et consomme de manière « responsable ». On veut tout faire correctement et surtout le montrer. Mais toute médaille a son revers. Les tenants du « bien faire » pointent les comportements dans l’agglomération où la voiture joue un rôle important, où la planification et la cons- truction sont peut-être moins réglementées et où l’influence des autorités est moindre. Rien de plus normal : la confrontation entre le juste et le faux, entre le bien et le mal permet à une société de progresser.

Mais dans la ville de Zurich, cette confrontation entre différentes idées et visions de la vie s’est atténuée. Le fléchissement est manifeste en politique, aussi bien à l’exécutif, avec des majorités stables depuis les élections de 1990, qu’au législatif où les majorités sont souvent déjà établies avant même les débats. Il n’est pas question de blâmer qui que ce soit, car les pouvoirs exécutif et législatif ne font que refléter la volonté des électeurs. On constate toutefois que cela incite de moins en moins à la recherche de compromis. La ville reste dans sa bulle, tandis que l’écart avec sa périphérie se creuse. Le même serpent de mer refait surface : Zurich devrait se détacher du canton et devenir autonome, cela résoudrait tous les problèmes.

Ce serait en fait plutôt l’inverse. L’urbanisation ne s’encombre pas des frontières administratives et s’étend loin dans la vallée de la Limmat, dans celle de la Glatt et le long des deux rives du lac. Mais la Ville et le Canton se rejoignent sur le fait qu’une fusion est pour l’heure politiquement impossible. Les craintes de pertes à court terme empêchent d’envisager le potentiel à long terme.

La ville n’est évidemment pas isolée. Le plan directeur cantonal envisage le développement au-delà des frontières administratives et des concordats régissent les coopérations intercommunales dans bien des domaines. Mais un plan directeur abstrait n’éveille pas les consciences sur l’importance de la cohérence dans une métropole ; la coopération transfrontalière encore moins : sa raison d’être réside dans l’existence de ces frontières.

En 1915, vingt ans après la première incorporation de communes et vingt ans avant la deuxième, le Conseil municipal de Zurich lança un concours pour un plan d’aménagement de la ville et sa périphérie (« Voir la ville en grand », Komplex 2020). Le périmètre du concours débordait largement du territoire urbain de l’époque et s’étendait au-delà des localités incorporées en 1934. En 1918, le jury récompensa trois projets. L’intérêt du concours résidait dans la diversité des perspectives exigées : l’ensemble du périmètre concerné, certains quartiers, et des détails comme un cimetière.

On pourrait aujourd’hui reprendre, dans le cadre d’un nouveau concours, les pistes ouvertes par le projet du « Gross-Zürich », mais aussi par le travail du collectif Krokodil. Son périmètre devrait alors s’étendre loin dans les vallées de la Limmat et de la Glatt et sur les deux rives du lac. L’organisation devrait être confiée à un groupe ou une institution indépendante bénéficiant d’un large soutien politique. Un tel concours aborderait des questions d’urbanisme, de construction de logements, d’infrastructure ou d’espaces de loisirs : où et comment créer des espaces de grande qualité, dans les zones de transition entre chaque commune plutôt que dans les centres existants ? Existe-t-il des idées concrètes pour créer les logements qui font cruellement défaut sur tout le territoire urbain ? Combien de logements peut-on réellement construire ? Quelles installations publiques sont pertinentes et où les implanter ? L’objectif ne serait ni d’élaborer des projets prêts  à être réalisés ni de déplacer les frontières administratives. Il s’agirait plutôt de montrer, à l’aide de plans, d’images et d’esquisses, comment la ville se prolongerait au-delà des frontières et d’en faire prendre conscience.

Il faudrait s’intéresser aux relations entre la ville et les communes environnantes, mais aussi aux relations entre les communes elles-mêmes. Et le débat ne devrait pas concerner que les spécialistes de l’aménagement et de la politique, mais faire participer l’ensemble de la population.

Bien sûr, un concours ne saura apaiser la colère d’une partie de la population zurichoise à l’égard des SUV et des grosses cylindrées de l’agglomération, tout comme il n’atténuera pas la colère contre la ville qui restreint toujours plus l’espace routier et le stationnement. Mais n’est-ce pas la juxtaposition du « juste » et du « faux » qui fait l’essence même d’une grande ville ? Il est d’autant plus important de sensibiliser les gens à ce qui les unit.

Partant du noyau urbain, on observe aujourd’hui un milieu bâti continu, qui a depuis longtemps dépassé les frontières communales de 1934. Cette expansion est particulièrement marquée dans la vallée de la Limmat, le long des deux rives du lac, dans la vallée de la Glatt et en direction de l’aéroport. Un concours intitulé « Mehr als Zürich » (au-delà de Zurich) livrerait des concepts, des idées et des images capables de transformer cet étalement en un tissu urbain cohérent. En noir : le bâti actuel ; contour vert : frontière communale de Zurich depuis 1934 ; surface gris clair : périmètre possible du concours « Mehr als Zürich ».

WERNER HUBER a étudié l’archi- tecture à l’EPFZ. Pendant plus de vingt ans, il a été rédacteur à « Hochparterre », puis codirecteur de la revue. En 2024, il a cofondé l’agence Baukultur GmbH. Il écrit pour des bureaux d’ar- chitecture, des sociétés immobilières, des journaux et des revues, rédige des expertises pour la con- servation du patrimoine, organise des visites guidées et mène des projets de livres. Un séjour de deux ans à Moscou, un intérêt marqué pour Varsovie et de nombreux voyages ont élargi son horizon bien au-delà de Zurich. → agentur-baukultur.ch

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Résumé

  • Zurich s’est depuis longtemps étendue au-delà de ses frontières politiques. Le tissu urbain continu s’étend dans les vallées de la Limmat et de la Glatt ainsi que le long des deux rives du lac. Pourtant, la conscience de cet espace urbain commun s’est affaiblie.
  • Des réflexions historiques, comme le concours «Gross-Zürich» de 1915 et le concept «Krokodil» de 2010, montrent comment penser Zurich au-delà des frontières communales. Aujourd’hui, les différences politiques et sociales entre la ville-centre et son agglomération compliquent toutefois l’émergence d’une vision commune.
  • Un nouveau concours d’idées pourrait développer des perspectives concrètes pour le logement, l’urbanisme, les infrastructures et les espaces de loisirs à l’échelle du Grand Zurich. L’objectif ne serait pas de redéfinir les frontières politiques, mais de renforcer la conscience d’un espace urbain depuis longtemps interconnecté.

Ce résumé a été généré par GPT. Il peut contenir des erreurs. Veuillez consulter l’article pour les informations de référence.

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